Extraits

I        Don Juan

ELVIRE

Le maître que vous servez est gentilhomme,
Parlez, mon ami, que fait-il à Séville ?

LEPORELLO

Selon le vent, il est au nord et puis à l’est.
Parfois il m’appelle, alors il chasse en terrain
dangereux, et je viens.

ELVIRE

Il chasse ?

LEPORELLO

Il chasse, oui, un beau minois, de blonds cheveux, et
des noirs aussi, et des bruns.
Il y a quelque chose de comique dans l’amour :
Moi, par exemple, je n’y connais rien.
Mais mon maître, pour lui, c’est un théâtre,
C’est plus encore.
C’est comme un grand poème plein de couleurs et de
rires, plein de jeunesse.
Cela palpite,
Cela se poursuit comme une procession de
personnages affolés,
Et lui là-dedans rit le plus fort, il parle bas, il danse,
il boit, il enivre.
Il donne à chacun son délire.
Et chacun pleure, et chacun l’aime.
Il n’y a pas en lui un jour de silence.
Pas un répit !
Jours et nuits fastueux, que dis-je ! L’esprit gicle !
Comme une guêpe agitée vers chaque fleur, son dard
est l’esprit.
Nul cri, nul chant, nul soupir.
Mais un regard, un plissement de lèvre, sauvage et
prompt,
Un geste léger tout-à-coup si peu menteur.
Quelle femme alors dirait « assez » !
Qui ne serait un être nouveau dans la danse, dans son
génie de la passion !
Telle enfant se voit rougir.
Telle femme se précipite et s’emporte, et
Telle autre languit, quand le maître pas loin a souri,
effleurant leur bras d’un regard.
Le monde alentour est inquiet, un désir fou le traverse.
Entre les mains de cet homme un grand jeu se
dessine : chorégraphie de la tendresse et de l’amour.

Pause

Ce qu’il fait à Séville, madame, il règne !
Douceur, et gentillesse pour la femme. Il est bon, il est
tendre à chacune.
Voyez seulement que de galantes choses il vous a dites     et proposées,
Il est donc si facile de tromper.
Aux hommes, il fait la guerre. Avec l’épée aux     gentilshommes, aux croquants le mépris.
Et moi ! Je sers, et supporte un maître insupportable.


II        Macbeth aux ténèbres

Voyez l’œuvre, voyez la femme.
N’attendez pas, Prince, aucune ombre de l’amour.
Le temps est mort qui vous a vu naître.
Le sein de ma femme absorbe l’air et le réchauffe,
Il peuple la flamme de reflets d’or,
Il donne au vin une vertu de délire,
Ses formes rondes sont le cœur de l’espace.

Si vous sourcillez, seigneur, surgira dans l’œil le
crépitement,
Le premier feu de l’incendie,
La marée envahissante et déjà les afflux du remords.
Qui voulait vivre !
Quelle parole sans l’assentiment du silence !

ELVIRE

Le maître que vous servez est gentilhomme,

Parlez, mon ami, que fait-il à Séville ?

LEPORELLO

Selon le vent, il est au nord et puis à l’est.

Parfois il m’appelle, alors il chasse en terrain dangereux, et je viens.

ELVIRE

Il chasse ?

LEPORELLO

Il chasse, oui, un beau minois, de blonds cheveux, et des noirs aussi, et des bruns.

Il y a quelque chose de comique dans l’amour :

Moi, par exemple, je n’y connais rien.

Mais mon maître, pour lui, c’est un théâtre,

C’est plus encore.

C’est comme un grand poème plein de couleurs et de rires, plein de jeunesse.

Cela palpite,

Cela se poursuit comme une procession de personnages affolés,

Et lui là-dedans rit le plus fort, il parle bas, il danse,

il boit, il enivre.

Il donne à chacun son délire.

Et chacun pleure, et chacun l’aime.

Il n’y a pas en lui un jour de silence.

Pas un répit !

Jours et nuits fastueux, que dis-je ! L’esprit gicle !

Comme une guêpe agitée vers chaque fleur, son dard est l’esprit.

Nul cri, nul chant, nul soupir.

Mais un regard, un plissement de lèvre, sauvage et prompt,

Un geste léger tout-à-coup si peu menteur.

Quelle femme alors dirait « assez » !

Qui ne serait un être nouveau dans la danse, dans son génie de la passion !

Telle enfant se voit rougir.

Telle femme se précipite et s’emporte, et

Telle autre languit, quand le maître pas loin a souri, effleurant leur bras d’un regard.

Le monde alentour est inquiet, un désir fou le traverse.

Entre les mains de cet homme un grand jeu se dessine : chorégraphie de la tendresse et de l’amour.

Pause

Ce qu’il fait à Séville, madame, il règne !

Douceur, et gentillesse pour la femme. Il est bon, il est tendre à chacune.

Voyez seulement que de galantes choses il vous a dites et proposées,

Il est donc si facile de tromper.

Aux hommes, il fait la guerre. Avec l’épée aux gentilshommes, aux croquants le mépris.

Et moi ! Je sers, et supporte un maître insupportable.